Ci-dessous un article signé Bernard Henry Levy (paru dans « Le Point ») qu’il intitule : « la mémoire oubliée du coronavirus ». https://www.lepoint.fr/editos-du-point/bernard-henri-levy/bhl-la-memoire-oubliee-du-coronavirus-09-04-2020-2370738_69.php ) à l’occasion de la sortie de son dernier livre : « Ce virus qui rend fou ».
La banalisation du Covid qu’il y défend est parfaitement abusive, et à mon sens dangereuse, d’autant plus qu’elle est basé sur une escroquerie intellectuelle.
BHL laisse entendre que la pandémie COVID que nous venons de vivre est plutôt banale par rapport aux deux épisodes similaires précédents, la grippe de Hong-Kong (1968) et la grippe asiatique (1957-58), qui ont fait selon lui bien davantage de morts, mais qui ont bien moins inquiété, et pour lesquelles personne n’a imaginé de confinement. Que la réponse de nos autorités a été dans la surréaction et la panique, laissant entendre que toutes ces mesures de sécurité sont exagérées. Conclusion inadmissible selon moi, car elle incite au non-respect de ces mesures.
J’ai découvert que c’est une caractéristique littéraire classique de Bernard Henry Levy de falsifier les chiffres et les références : dans un de ses premiers ouvrages savants, « Le testament de Dieu » (1979), il n’hésite pas à commenter la défense de Himmler au procès de Nuremberg  … qui s’était suicidé 6 mois auparavant ! Pour un inventaire non exhaustif de ses références outrancières
http://www.pierre-vidal-naquet.net/spip.php?article49. De plus, BHL ne s’inquiète nullement  de n’avoir aucune connaissance du sujet médical qu’il traite et de se montrer très savant de tirer des conclusions universelles à partir d’éléments d’information qui sont faux ou exagérés. Ici, les chiffres historiques sont parfaitement amplifiés, l’unique référence de l’époque (Libération) qu’il cite est caviardée et incomplète, l’ignorance du mode de propagation des virus est totale, et bien sûr il noie l’essentiel dans des détails historiques contemporains inutiles ou des descriptions horrifiques.
Voici l’article ci-dessous, avec mes commentaires intercalés en bleu et en italique.
 

« « Deux pandémies, en 1957 et 1968, d’ampleur au moins comparable au Covid-19, ont été effacées des mémoires. Et elles ont, sur l’instant, à peine défrayé la chronique. Quelles leçons en tirer ?

Été 1968. Un virus inconnu déferle sur le monde. Il a démarré en Chine. Et fait, au bas mot, 1 million de morts, dont 50 000 aux États-Unis et, au moins, 30 000 en France. Un chef d’État, Willy Brandt, est touché. Des cheminots, faute de masques, sont à l’arrêt. On vaccine, racontent les médecins survivants (Libération, 07/12/2005), « sur les trottoirs », à tour de bras.
On meurt, « les lèvres cyanosées », d’hémorragie pulmonaire ou d’étouffement. Et le mal va si vite que l’on n’a pas le temps d’évacuer les cadavres qui s’entassent dans les salles de réanimation. C’est le témoignage du
professeur Jean Motin, alors externe, à l'hôpital Edouard-Herriot de Lyon qui ajoute «  Ça a duré dix à quinze jours, et puis ça s'est calmé ».  En réalité, l'ampleur exacte de cette grippe est de 25 068 morts en décembre 1969 et 6 158 en janvier 1970, soit 31 226 en deux mois (même référence de Libération).  Et étrangement, on a oublié. Que ceux qui ont l’âge d’avoir vécu cette pandémie soient honnêtes : ils n’en ont, à l’exception des soignants, gardé aucun souvenir. Que les plus jeunes, saoulés au coronavirus, y songent : on ne leur parle jamais, sur les chaînes d’information, de ce précédent baptisé « grippe de Hongkong ». Et que les archivistes vérifient : la presse de l’époque, dix-huit mois durant, en parle.  En réalité, en France, la pandémie a duré deux mois ; mais sans évoquer l’hypothèse d’un confinement et sans que l’on imagine de mettre la vie à l’arrêt..

 1957-1958. Autre souvenir. L’épidémie, baptisée, cette fois, « grippe asiatique », est partie des provinces de Guizhou et du Yunnan, c’est-à-dire, à nouveau, de Chine. Elle est passée par l’Iran, l’Italie, le grand Est de la France, les États-Unis. Et il ne lui a pas fallu six mois pour faire, encore, le tour du monde. Deux millions de morts au total, notamment chez les diabétiques et les cardiaques. Cent mille aux États-Unis, entre 25 000 et 100 000 en France. Des scènes d’épouvante dans les hôpitaux sous-équipés et submergés. Mais, malgré l’horreur, malgré les deuils, malgré un débat au Conseil de Paris où l’on envisage, sans s’y résoudre, la fermeture de certaines écoles, toujours pas de confinement ; une vraie présence dans les journaux, mais qui n’éclipse ni la guerre d’Algérie, ni la signature du traité de Rome, ni le retour de De Gaulle au pouvoir ; et un très curieux phénomène qui fait que cette pandémie s’est, elle aussi, effacée de nos esprits. En 1957-1958, elle a duré environ 18 mois en France et il a fallu six mois pour atteindre le stade pandémique, contre un mois et demi environ pour le Covid-19. En réalité elle a fait environ 15 000 morts : 11 899 dénombrés en 1957, et 3 270 en 1958.

Ces deux précédents, troublants de similitude avec la séquence actuelle, rappellent une évidence : le Spectacle fait loi ; et un événement n’est « historique », il ne « change le monde » et ne départage un « avant » d’un « après » que pour autant que les médias, dans leur griserie autoréalisatrice, en décident ainsi.

Il n’y a AUCUNE similitude entre le Covid19 et ces  deux grippes citées en exemple. Celles-là sont à virus HN,  immédiatement symptomatiques et reconnaissables lorsqu’elles deviennent contagieuses, et le malade s’ISOLE spontanément. Rien à voir avec le Covid qui est un inconnu total  à tous égards, qui avance masqué, avec la particularité d’être contagieux par des porteurs sains non identifiables qui sont contaminants pendant  5 à 7 jours d’incubation AVANT d’être symptomatiques et reconnaissables. L isolement préventif n’est possible que s’il est recherché et détecté..

Mais on en tirera, surtout, deux conclusions.

- La planète, d’abord, a progressé. Elle juge insupportables des hécatombes qui paraissaient, hier, dans l’ordre naturel des choses. On y fait du souci de la santé publique une mission régalienne des États au même titre que la sécurité ou les questions de paix et guerre entre nations. On y mobilise des moyens gigantesques pour, comme avec le sida qui a fait, soit dit en passant, un total de 25 millions de morts, inventer remèdes et vaccins. Et l’humanité, comme un seul homme, fait passer la vie avant l’économie. C’est magnifique.

- Mais, de l’autre côté, on en fait un peu beaucoup sur le thème de la « pandémie sans précédent ». On se trompe lorsqu’on nous dit que l’on fait face, avec ce Covid-19, au « pire désastre sanitaire depuis un siècle ». FAUX. C’est bien la première fois que dans le monde entier, SAUF là où il a fait l’objet d’un dépistage précoce, le confinement est compris comme le SEUL paravent efficace  pour enrayer l’épidémie, ce qui a provoqué une interruption des activités économiques et sociales aux conséquences inimaginables.  À moins d’une accélération toujours possible mais que n’envisagent, pour l’heure, pas les experts, nous sommes encore loin, dans un pays comme la France, des chiffres de 1958 et 1968. FAUX, il faut lire les vrais chiffres. Et l’autre conclusion qui s’impose, c’est qu’il y a – et le constat est moins heureux… – une part de surréaction et de panique dans nos attitudes d’aujourd’hui.  Au contraire, les soignants auraient préféré qu’on soit beaucoup plus tôt sur la balle, avec une « sur-réaction » pointue et adaptée en réponse dès la détection des premiers cas - voir la stratégie allemande de dépistage, de détection et de traçage précoce systématique (dès le 2 mars) avec  une réduction significative des décès : 8.700 pour 83 millions d’habitants, soit 10 fois moins qu’en Belgique. A Taïwan, stratégie  encore plus précoce, législation spéciale  et surveillance quasi policière : 7 morts.  https://fr.wikipedia.org/wiki/Pand%C3%A9mie_de_Covid-19_%C3%A0_Ta%C3%AFwan.

Alors, ceci est-il lié à cela ?
La hantise est-elle l’inévitable revers du progrès ?
Ou est-il encore possible d’avoir l’un (l’idée neuve, non seulement en Europe mais sur les continents les plus déshérités, qu’une vie est une vie et que rien ne vaut une vie) sans forcément céder à l’autre (une humanité apeurée qui, au train où va la viralité de l’opinion, acceptera un jour comme des évidences la fermeture des frontières, la méfiance vis-à-vis de l’autre ou le « tracking » numérique) ?

Il faudrait, pour cela, que nous apprenions à respecter aussi une distance de sécurité avec les réseaux asociaux et leur fièvre de fake news. Pas mal pour un champion reconnu toutes catégories des fake références  historiques.

Il faudrait que les showcrates des chaînes d’information en continu repensent la mise en scène, inutilement anxiogène, d’un décompte des morts, planétaire et quotidien, que l’on ne nous a jamais infligé, par exemple, pour les victimes du cancer.

Il faudrait que nous nous demandions, tous ensemble, si la juste lutte contre l’épidémie nécessite vraiment le black-out, dans nos têtes, sur le retour de Daech au Proche-Orient, le progrès des empires russe et chinois ou la fatale déconstruction de l’Union européenne.

Il serait capital que, sans remettre en question l’union sacrée due à nos infirmières, infirmiers et autres personnels hospitaliers, nous mettions au programme de nos débats futurs la question de savoir quels privilèges, mais aussi quels droits et libertés, nous sommes prêts à sacrifier sur l’autel de notre rêve d’un État sanitaire nous guérissant de tout, jusqu’à la mort.

Et puis, s’il est vrai que gouverner c’est, non seulement prévoir, mais choisir, il ne serait pas inutile enfin que nos décideurs aient le courage de dire ce que la mise à l’arrêt de la production coûterait, si elle se généralisait, en termes de destruction de richesse, donc de chômage de masse, donc de misère et de souffrance sociale et, donc, de vies humaines.

Ces questions sont difficiles.
À bien des égards, elles sont terribles.
Mais, sauf à céder à l’ivresse d’une guerre au virus dont on ne mesurerait pas les dégâts collatéraux, ce sont elles que doit poser une démocratie responsable et digne de ce nom. » »

L’opposition entre survie des individus et survie économique est sans doute pertinente, mais ici abusivement radicalisée. Au contraire de BHL, je ne parlerai que de ce que je connais et ai compris en tant que médecin. Ce n’est pas sa déclaration qui m’effraie : « on a connu bien pire, sans confinement, et on s’en souvient à peine. Alors, ces mesures de sécurité et le confinement, étaient-ils vraiment utiles face aux risques de dégradation  économiques et sociale ? » mais bien le sous-entendu contenu dans  : « Cette sur-réaction et cette panique, est-ce bien raisonnable ?». Une manière de dire que ces mesures de sécurité sont inutiles.

Le Dr Defraissy, infectiologue réputé, président du conseil scientifique auprès du gouvernement français, qui a dénommé le virus Covid19 « une sacrée vacherie »,  a eu pour habitude de commencer ses interventions par : « Je vous rappelle que nous ne connaissons ce virus que depuis 24 jours, 38 jours, 71 jours, …. » , signifiant par là qu’il s’agit d’un INCONNU total pour TOUS les scientifiques, alors que nous avons des observations sur la peste depuis plus de 300 ans, sur la rougeole depuis plus de 150 ans, la tuberculose depuis plus de 100 ans …. et même sur Ebola depuis plus de 40 ans.

Contre une épidémie qui se propage incognito, aujourd’hui, en l’absence de vaccin, le seul moyen d’enrayer la contagion est donc l’absence de contact par l’ISOLEMENT préventif, soit par la quarantaine en cas de détection précoce, soit si l’on arrive trop tard, par le confinement de la population. 

L’opinion  d’un intensiviste britanique en fin de carrière, exprimée ces jours derniers dans le « Lancet » (revue médicale réputée)  doit nous inspirer :
« Cette maladie est différente de tout ce que j’ai vu auparavant. Si vous aboutissez aux soins intensifs, vous êtes vraiment en danger. L’opinion initiale que le plus souvent, c’était une maladie bénigne, s’est révélée dangereusement  fausse ».
« Jusqu'à présent, le débat politique sur la maladie COVID-19 a porté presque exclusivement sur les dimensions de santé publique de cette pandémie. Mais au chevet du patient, c’est une autre histoire, qui a jusqu'à présent été largement cachée - une histoire de souffrances terribles, de détresse et de désarroi total. »  https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC7146680/.
Ces déclarations accompagnent un article qui décrit les lésions spécifiques du Covid, que l’on commence seulement à découvrir, qui sont micro-vasculaires et retrouvées dans de nombreux organes.

Il y a une grande différence entre lire ou entendre les chiffres et les statistiques de la maladie, qui a priori ne font pas très peur, et avoir dans ses connaissances une personne qui a souffert du Covid, pour comprendre  de quoi il s’agit pour le malade et sa famille : souvent des symptômes très débilitants, une angoisse, une déstabilisation familiale, la solitude chez vous ou à l’hôpital, du personnel soignant  « déhumanisé » dans des tenues de cosmonautes, la perte de tout contact physique, des difficultés respiratoires parfois très graves, les soins intensifs pour les plus graves avec alors plus de 40% de mortalité, sans compter pour certains des séquelles certaines dont on connait encore peu de chose.

La banalisation du Covid, en le réduisant à pas grand-chose par rapport à d’autres « grosses » épidémies similaires récentes, met à mal tous les efforts à convaincre que la prudence dans les comportements  restent indispensable.  Les gestes barrières et les distances sociales sont fondamentaux et sont utilement rappelés par le port du masque, qui devrait être obligatoire parce qu’il offre une protection supplémentaire. Dans tous les pays du monde, elle s’est éloignée un peu plus vite que les scientifiques ne l’avaient supposé, ce qui laisse toujours craindre qu’elle ne revienne de la même manière sournoise que la première fois, ce que personnellement je crains. Cette banalisation participe aussi à une démobilisation à la préparation indispensable à mettre en œuvre maintenant pour pouvoir faire face à un possible retour du virus avec rigueur et méthode, tant en détection et dépistage qu’au niveau de notre système de santé.

Ce qui est lamentable, c’est que Mr BHL, se répand sur les plateaux TV (« La grande librairie »  - France 5 – mercredi 3 juin), où il dégoise SANS contradicteur ses erreurs historiques, ses comparaisons mensongères pour arriver à des conclusions fausses qui rassurent trop. Tant qu’il déconne à s’écouter parler,  je m’en fous. Mais je m’inquiète quand ses affirmations erronées peuvent encourager des gens à des comportements à risque mortel, par l’abandon des gestes de sécurité et à décourager les indispensables initiatives à nous protéger en cas de retour du virus.
De la même manière, quand l’OMS et l’Académie de Médecine déclarent que le masque est utile et Mme de Block le contraire, je sais qui je dois croire.

Dr Patrick Guérisse
Médecine interne et médecine d’urgence, ex-intensiviste
Professeur émérite à l’Ecole de Santé Publique de l’ULB
Titulaire de 1992 à 2017 de l’enseignement de médecine de catastrophe

PS . Vous pourriez penser que j’abomine Mr Bernard Henry Levy. Pas du tout. Nous nous connaissons. Nous avons le même âge et il y a environ 25 ans, il m’a aimablement tenu la porte entre le bar et la piscine au palace hôtel de la Mamounia à Marakech. Il y résidait, je le visitais, incognito. Il ne m’a pas reconnu.

Texte à retrouver sur : http://medecinedecatastrophe.be/index.php?id=42